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http://www.corinnevionnet.com/

 

 

L’exposition « From here on »[1] présentée aux Rencontres d'Arles réunit trente-six artistes dont le travail a été réalisé à partir de photos vernaculaires[2] dénichées sur la Toile. Certaines images ont été prises à partir de caméras de surveillance, d'autres de portables, d'autres encore proviennent d'eBay ou de Google Street View.

A cela, rien de nouveau, juste la reprise de pratiques artistiques anciennes : récupération, appropriation, détournement, que les TIC (technologies de l’information et de la communication), en particulier le flux continu d’images sur Internet, permettent de systématiser et de pousser à l'extrême.

Une exposition qui n’aurait pas été possible il y a encore six ans puisqu’aucune de ces ressources n’existaient  alors sur Internet ou commençaient à peine à émerger.

 

Dans une entrevue accordée à Télérama, Erik Kessels, un des organisateurs de l’exposition, cite par exemple Corinne Vionnet, qui « a récupéré sur Flickr des photos de vacances de touristes lambda prises sur les sites les plus visités de la planète, comme la tour de Pise ou la Cité interdite, puis elle les a superposées les unes aux autres ; la synthèse ressemble à un tableau impressionniste. Mishka Henner a trouvé sur Google Earth des vues satellite de paysages de Hollande dont une partie a été floutée pour des raisons de sécurité. Cela produit une image où se mêlent photo aérienne et excroissances numériques un peu inquiétantes. Kurt Caviezel a récupéré des photos de webcam brouillées par la présence d'un insecte ou la queue d'un oiseau posé sur l'appareil. »



[1] "A partir de maintenant"

[2]Voir encadré ci-après

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 Photo opportunities - Corinne Vionnet

 

Pour Erik Kessels, ces artistes « développent davantage des pratiques d'éditeurs que de photographes. » Leur travail ne passe plus par un appareil photo. Il consiste essentiellement à explorer la Toile, à sélectionner des photos qu’ils trouvent les plus pertinentes pour un projet artistique ou les plus originales. Dans beaucoup de cas, ces images sont retravaillées pour ensuite être éditées, exposées.

Le travail de ces artistes ne repose plus, selon Clément Chéroux, également co-commissaire de l’exposition, sur le seul savoir-faire technique. « Ce sont des artistes plus proches de l'amateur éclairé ou du collectionneur, dont la création naît parfois d'un clic de souris. »

Quand les photographies trouvées sont présentées telles quelles, la légitimité de la démarche peut théoriquement s’appuyer sur celle du Ready-made de Marcel Duchamp.

 

Ces pratiques posent deux questions. Celle du copyright, d’abord... Qui en fait ne se pose pas dans la mesure où dans beaucoup de cas ces images sont retravaillées au point de devenir méconnaissables. « Personne n'est, non plus, l'auteur des photos de webcam. Il suffit d'en faire un tirage et la photo est de vous. »[1]



[1]  Erik Kessels dans Télérama

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http://www.kurtcaviezel.ch/

 

La deuxième question, essentielle : ces productions sont-elles des œuvres d’art ?

Oui s’il l’on tient pour vrai le postulat de Duchamp, l’idée que peut être art ce qui n’a pas requis des savoir-faire d’importance et que n’est pas art seulement ce qui est « beau ».

Toutefois, pour ces pratiques artistiques comme pour les autres, la reconnaissance de l’œuvre par les acteurs de légitimation du marché de l’art contemporain est requise (galeries, collectionneurs,...)

Claire Guillot conclue ainsi son article rédigé pour le Monde : « Dans cette exposition foisonnante, certains travaux sont répétitifs, d'autres semblent anecdotiques comparés aux ambitions des commissaires. Et la pauvreté visuelle des œuvres finit par fatiguer l'œil. Elles n'en posent pas moins un regard valable sur notre monde, dans ses aspects les plus vulgaires, triviaux et passionnants. »

 

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Grid.flash.serieuze.zaken - Frank Schallmaier

Photographie vernaculaire ?

Le terme de vernaculaire appliqué à la photographie ne va pas de soi[1]. Photographie vernaculaire est ici utilisée au sens de "photographie faite sans aucune velléité artistique, utilitaire ou appliquée »[2] : les photos de ses propres enfants constituent un bon exemple sauf si elles sont réalisées par quelqu’un qui en fait un projet autre que celui de pouvoir les regarder lorsque les enfants seront partis.

La plupart de photographies déposées aujourd’hui sur Internet en sont aussi : il s’agit surtout de gestes de communication. Une photographie vernaculaire est « une photographie sans vocation artistique, (...) une production interne à usage interne. »  Une définition conforme au sens de vernaculaire appliqué à «langue » pour lequel le terme a été créé : une langue vernaculaire est parlée à l’intérieur d’une communauté restreinte.

Le photographe Martin Parr auquel on doit la diffusion du terme de photographie vernaculaire, dit être un grand collectionneur de photographies vernaculaires : cartes postales, objets avec photos... Et il qualifie de vernaculaires, les signes descriptifs d’une photographie « qui informent sur une époque, une société. »[3]