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Notre époque qui aime les excès en tout genre, la démesure, le moralement inadmissible, l'horreur, semble avoir épuisé toutes les ressources de l'émotion et du désir de voir. Rares sont les images, en effet, qui peuvent encore choquer.

 

 

Introduction à l’exposition "Autour de l'extrême" à la MEP

 

« A la fin des années 80, la carrière professionnelle de Jock Sturges est au plus haut. Ses portraits en noir et blanc d’enfants, d’adolescentes et de parents, tous naturistes, sont connus et respectés. Ses photographies entrent dans des collections publiques prestigieuses, au Museum of Modern Art de New York ou à la Bibliothèque Nationale de France.

 

Soudain en avril 1990, sa vie bascule »[1]. Il est suspecté par la justice américaine d’enfreindre la loi sur la pornographie enfantine. Son atelier est alors perquisitionné et tout son matériel ainsi que ses photographies sont saisis.

 

[1] http://livre.fnac.com/a2189545/Daniel-Girardin-Controverses-une-histoire-juridique-et-ethique-de-la-photographie

 

 

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« Pour Sturges, c’est interminable : il doit sans arrêt se justifier, ne dort plus, a perdu 20 kilos et n’arrive plus à travailler. En Août 1991, le dossier est définitivement classé, le grand jury fédéral ayant rejeté à huis clos son inculpation. Si le calvaire de Sturges aura duré quinze mois, il l’aura aussi rendu célèbre. Pourtant une quinzaine d’année plus tard ses photographies dérangent toujours et il apparaît légitime de s’interroger sur la nature du malaise.[1]

 

Cette triste affaire est évoquée dans l’exposition "Controverses, une histoire juridique et éthique de la photographie" à la BNF. C’est ainsi que j’ai découvert Jock Sturges.

 

Un documentaire sur son travail, récemment rediffusé sur Arte, "la beauté révélée" de Christian Klinger et Thomas Tielsch, éclaire parfaitement sa démarche ainsi que les méprises existantes sur son œuvre qui, il faut le reconnaître, touche à un tabou.

 

[1] ibid.

 

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« Jock Sturges ne met pas à nu ses modèles mais les montre plutôt à l’état de nature. C’est pourquoi il travaille dans des endroits où la nudité est évidente, comme dans les camps naturistes où il passe ses vacances et où il retrouve chaque année des amis qui posent pour lui. »

 

« Il n’a rien inventé, il a découvert des choses, il a poursuivi une tradition qui avant l’apparition de la photographie était celle de la peinture : la beauté du corps est aussi celle de la nature et il les met en rapport. » (Jean-Christophe Ammann, historien d’art et conservateur)

 

« Il emprunte beaucoup de poses à la peinture. [...] On peut puiser dans ce patrimoine, c’est ce que fait Sturges et ça me plaît. » (Carla Van de Puttelaar, photographe)

 

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Balthus

 

« L’une de ses photos les plus célèbres représente Maureen enroulée dans une serviette devant une flaque d’eau à marée basse. Elle est là debout avec un regard à la fois intériorisée et tourné vers le spectateur et on renoue là avec la grande tradition des portraits des 15e et 16e siècles. A l’époque on représente la personne plongée en elle-même mais aussi face à celui qui la regarde, pour instaurer un dialogue et ne pas le mettre dans une situation de voyeur.

Est-ce que c’est attractif sexuellement ou non, c’est au spectateur d’en décider mais le potentiel est là. » (Klaus Honnef, théoricien de la photographie)

 

 

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Balthus

 

Sur la question de l’interprétation et du regard du spectateur, Sturges raconte une intéressante expérience en psychologie et qui en dit long sur notre manière de percevoir les choses. Il s’agit d’équiper des personnes de lunettes spéciales pour flasher ensuite des images très brèves d’un centième de seconde. Si l’on flashe par exemple une image de joueur de baseball et une image de toréador, et bien l’espagnol ne verra pas le joueur de baseball et aucun américain ne verra le toréador. « Cela montre que notre perception se fait au travers de filtres étonnants liées à nos origines culturelles. De la même façon, ceux qui regardent mes photos y verront autre chose que moi. »

 

 

« Il ne faut pas oublier, rajoute Kaus Honnef, que pour les bigots, la nudité est le signe du mal du péché. Et pourtant dans l’iconographie chrétienne, la nudité est le signe de l’innocence c'est-à-dire exactement l’inverse. La nudité peut être attirante, elle peut aussi conduire au désir sexuel à la concupiscence. La façon dont cela s’exprime sur une photo dépend d’abord du photographe, ensuite de la pose que les gens prennent pour la photo, et enfin des normes sociales en vigueur du contexte historique et des courants esthétiques qui ont précédé. Il s’agit donc d’un phénomène très particulier, on ne peut pas définir une bonne fois pour toute ce qui serait sexuellement attractif dans la nudité Il n’y a pas un avis unique. »

 

 

 

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Jock Sturges insiste beaucoup sur la relation qu’il entretient avec ses modèles. Contrairement à un photographe de mode par exemple qui ne connaît pas nécessairement son modèle, il photographie des gens qu’il connaît parfois depuis longtemps, dont il est témoin de la métamorphose. « Plus je les connais plus les photos sont réussies. »

Au-delà, ce qu’il recherche, « C’est quand le photographe transcende la pure représentation de la réalité et intègre un contenu plus métaphorique. Ça peut parler de la vie, de la jeunesse, de l’innocence, ce genre de chose. »

 

Sa jeune épouse précise cela avec la notion de grâce : « La grâce transcende la beauté. » La grâce est nécessairement fugitive, l’enfance et surtout l’adolescence sont des moments privilégiés d’une vie pour saisir cette grâce. « Une fois qu’on est adulte, on devient réaliste, trivial, fatigué, usé et il devient difficile de retrouver cet état de grâce. »

 

 

 

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Hippolyte Flandrin

 

Bodo Niemann, ancien galeriste de Sturges, dit exactement la même chose : « La beauté est un moment éphémère, et c’est ce caractère éphémère qui fait que la beauté nous touche aussi profondément. »

 

Fugitive, éphémère, fragile... Fragile est justement le titre donné au documentaire consacré au travail du photographe russe Evgeny Mokhorev. Dans sa bande-annonce, un homme déclare avoir acquis huit œuvres de ce dernier tellement il était impressionné par ses photographies. J’ai crû reconnaître Jock Sturges avant de découvrir au générique de fin qu’il s’agissait de Joseph Baio de l’Aperture fondation.

 

 

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Dommage ! L’idée que Sturges admirât le travail du russe me plaisait d’autant plus qu’elle m’offrait une transition idéale.

Un raccord d’image me reste néanmoins possible sur deux photos qui les rapprochent : une saisissant trois jeunes filles, seins nus, dans l’encadrement de la fenêtre d’un bungalow de Montalivet pour Sturges, l’autre une jeune fille la poitrine dénudée, avec sa mère en arrière plan, à la fenêtre d’une isba chez Mokhorev.

 

 

 

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Jacques-Louis David Cupidon et Psyche

 

 

Contrairement à Sturges dont les aperçus de photos sur Internet  sont réduits à peu de choses , il est possible d’avoir une bonne idée du travail de Mokhorev sur Internet. Sur son site d’abord, sur celui de la galerie qui le représente à New York et sur le site de la galerie RTR (Russian Tea Room) à Paris, où l'on peut voir et/ou acquérir des tirages du photographe de St Pétersbourg.

 

 

 

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Entre autres projets, Evgeny Mokhorev photographie des enfants et des adolescents de milieux défavorisés dans des kommunalkas délabrées, des friches industrielles, dans un studio défraîchi, ou plus rarement en extérieur.

« Le passage de l’enfance à l’âge adulte est expliqué avec la finesse de Bounine, la douleur et profondeur de Dostoïevski, l’élégance et l’érotisme de Mapplethorpe. Sans fausse note. » Ecrit son galeriste parisien.

 

Comme Larry Clark dont il est actuellement présenté une rétrospective au MAM de Paris, à l’instar de Jock Sturges, le travail d’Evgeny Mokhorev s’inscrit dans la durée : Il a des modèles préférés, qu’il suit depuis des années, qui ont été photographiés enfant, à l’âge de 10 ans et qui sont aujourd’hui des jeunes hommes. »[1]

 


[1] http://www.rtrgallery.com/html.php?lang=fr&id=47

 

 

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Sally Mann Candy

 

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Robert Mapplethorpe Thomas 1987

 

Mais l’univers que Mokhorev fixe sur la pellicule est le plus souvent fort éloigné de l’Eden que nous donne à voir Sturges. Pas seulement parce que le russe photographie autant les garçons que les filles dans des décors architecturaux (l’américain « shoote » exclusivement le « beau sexe » dans une nature sublime), plutôt parce qu’il sourd des intrigantes photographies de Mokhorev la beauté certes, mais aussi le plus souvent une « intranquillité », une dureté qui leur donnent toute leur puissance.

 

PS. Sturges photographie à la chambre grand format, Mokhorev au Rolleiflex et au Leica M6[1]

 


[1] Photo.fr / SPECIAL RUSSIE

 

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Larry Clark Teenage Lust 1987

 

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Rodchenko

 

 

 

 

 

 

En 1990 sortait sur les écrans un film mémorable : « Bouge pas, meurs et ressuscite » réalisé par le russe Vitali Kanevski. Dans une entrevue, déjà, ce cinéaste s’alarmait du sort que son pays réservait à sa jeunesse fragile :

 

En Russie, les enfants sans abri, affamés et abandonnés se comptent par millions. On en fait ce qu’on veut, on les maltraite, on les tue. Aujourd’hui, être enfant dans mon pays, c’est horrible. Je ne me souviens de rien de semblable pendant la guerre. Je pense que le monde deviendra encore plus impitoyable parce que ces enfants vont grandir, se venger. Ceux qui grandiront et survivront, seront sans merci et les adultes le paieront très cher.

 

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Bouge pas, meurt, ressuscite de Vitali Kanevski

 

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