10 janvier 2009
Le maton de la Gare de l’Est
Présumés coupables, livre et expositions de Raynal Pellicer
Besoin d’une photo d’identité 3.5 x 4,5 cm pour obtenir un laissez-passer au Louvre. Le photographe en bas de chez moi ayant laissé place à une enseigne de chocolaterie belge, direction la Gare de l'est dans laquelle je découvre qu’un centre commercial a envahi la gare en même temps que sa rénovation.
Le long du mur de façade, à l’intérieur, je soupire d’aise à la vue d’une cabine portant le nom du monopole immuable : un Photomaton.
Ici me promet-on, on garantit des photos d'identité "agréées pour la réalisation de papiers officiels". Trop bath !
Quand on appuie sur la touche kaki (couleur prémonitoire), l’appareil se met à parler.
Et là ça ne rigole plus du tout : une voix féminine synthétique vous indique avec fermeté ce que vous devez faire : Une litanie de consignes aussi inattendues que « ne pas pencher la tête », « se tenir la bouche fermée » ou la très bloquante « ne pas sourire ».
« Ne pas sourire » : y a-t-il consigne plus incongrue depuis l’invention de la photographie qui, dès que le temps de pause put être réduit, fit naturellement du portrait son genre de prédilection ?
Adalbert Cuvelier Portrait d'homme vers 1852
L’avantage du numérique, c’est que les photos sortent relativement vite.
Sans surprise, au premier coup d’œil, je sais que je détesterai ce cliché.
Patibulaire. Si je me croise, je sursaute et m’enfuie. Avec une gueule pareille, pas d’échappatoire, t’es forcément présumé coupable, derechef incarcéré.
Ma seule consolation, c’est qu’on est des millions à tirer la gueule de la même manière pour respecter des normes nécessaires au contrôle social.
Heu ! A la réflexion, ce n’est pas vraiment une consolation, plutôt un symbole.
Cette époque anthropométrique peut foutre un peu les jetons, non ?
Camp de Saliers en Camargue 1942-1944
Le portrait n’est pas l’un des genres de la photographie. Il est la photographie.
Blaise Bonnevide Portrait carte de visite pris à St Louis du Sénégal vers 1884
Car regarder un portrait photographique, cela ne consiste pas seulement en une expérience de curieux ou d’ethnologue. Cela suppose de croire à la supériorité du réel sur l’idéal. De croire que l’ici-bas vaut tous les au-delà. Voilà pourquoi le portrait n’est pas l’un des genres de la photographie. Il est la photographie. Il en constitue l’apothéose. Il réunit en lui tous les dogmes de la religion moderne. Le désir d’être vu ; la peur de déchoir, de vieillir, de disparaître.
Face à une peinture qui, vaincue par KO, a déserté le genre, le portrait photographique est l’idéal d’une civilisation sans idéal qui recherche, inlassablement, dans le regard de chacun de ses membres, la confirmation de sa propre existence.
François Granon pour Télérama à propos de l’expo portraits-visages à la BNF Richelieu. Nov. 2003



